René et Noëlle -1-

Le pain de René

Depuis sa retraite René faisait du pain avec Noëlle tous les vendredi et samedi matin à Somplessac, un petit hameau à quelques kilomètres de chez nous.

On passait le portail rouillé et grinçant, on laissait la grosse bâtisse principale à droite avec son joli perron en haut d’un escalier de pierre et on tournait de suite à gauche où plusieurs remises dont le fournil et une grange ouverte s’allongeaient et rejoignaient une murette qui elle-même longeait le bois et clôturait le tout avec un autre gros bâtiment de ferme. On ne trouvait pas une brique ici, seulement ces belles pierres blanches du Quercy taillées et montées une par une par des mains qui savaient, imposant l’admiration et le respect.

L’endroit maintenant silencieux parlait fort de toutes ces générations de paysans qui s’étaient succédés ici. Ça parlait de vie dure, de vaches et de bœufs, de moissons et de vendanges.

Au milieu de la cour un immense chêne bienveillant.

 En arrivant tôt le matin on surprenait parfois un chevreuil qui broutait là et qui fuyait vite.

On accédait au fournil par une porte basse, en baissant la tête. On entrait alors dans une petite pièce sombre qui sentait la farine et le levain et la terre battue et la fumée d’un feu de bois qui ronflait déjà dans le four en face, derrière la plaque de fonte en demie lune qui lui barrait la sortie.

Quand René y travaillait avec Noëlle cet endroit chantait. La vieille radio grésillait assise dans un trou du mur, un chat centenaire tout galeux se faufilait de temps en temps pour y attraper une caresse, et les voisins et amis attendaient dehors. Les familiers s’aventuraient dedans, l’un après l’autre, échangeaient une phrase ou deux et ressortaient. Ils attendaient une baguette, une miche ronde ou un pain gros, qui sortant du four on laissait refroidir quelques instants dans des cageots. René allait les chercher loin dans le four, il les tapait du bout des doigts vérifiant le bruit produit, signe d’une cuisson finie ou pas et satisfait il les passait à Noëlle. Les mains protégées par du papier journal Noëlle les mettait ici ou là en fonction de ses clients. L’odeur chaude et délicieuse du pain remplissait alors la pièce.

Noëlle avait sa liste de commandes posée sur le pétrin et sa boite en fer blanc à côté. Elle lui énumérait sa liste, un peu différente chaque semaine.  Alors René plongeait dans le pétrin, en ressortait une boule de pâte qu’il pesait d’une main experte et déposait à côté. Une fois le pétrin vidé René les modelait en différentes formes que Noëlle déposait sur des toiles de jute, épaisses et noires de toutes ces années de service. Elles les recouvraient sitôt pour les laisser lever pendant qu’on préparait le feu.

Une fois le bois des palettes avalées et consumées par la bête qu’on vidait, René testait la température : il déchirait des bouts de papier journal sur sa palette qu’il allait déposer comme des offrandes et pour quelques secondes à différents endroits du four pour les retirer très vite. La couleur du papier le renseignait alors sur la température. Il ne se trompait jamais.

René riait, il semblait si heureux d’être là, à faire son pain. C’est que de la farine et de l’eau Martine ! Mais c’était bien plus. Il avait le goût et l’odeur des bonnes choses simples ce pain. C’était tout l’amour et la tendresse de René qu’on recevait là et on le savait. Les gens venaient de loin parfois, de Caylus et même plus loin. La plupart étaient des réguliers. Alors on discutait un peu mais pas trop. Ils étaient tous masqués et ça les rendait frileux. Ce COVID, on ne savait pas trop de chose là-dessus mais les nouvelles n’étaient pas rassurantes.  Ils repartaient vite par peur de se le choper par les yeux.

Une fois Marguerite est restée un peu. Elle a raconté les 18 mois de sècheresse en 1949. Comment les familles se partageaient l’eau des puits. René avec d’autres jeunes avaient porté la croix de Vaylats jusqu’à Saint Alby, un village disparu depuis, englouti par le camp militaire de Caylus. 5 km aller et 5 km retour, une bonne sueur pour faire venir la pluie avait dit le curé. Et la pluie est venue ? René sourit sans se prononcer.

Il y a deux ans et à cette époque de l’année proche de Noël, j’y est passée plusieurs samedis et je me suis régalée avec ces deux êtres qui m’avaient séduite très vite autant l’un que l’autre : lui par son sourire coquin et ses plaisanteries quand on se rencontrait sur le Pech : Alors Martine quand est-ce que t’y montes sur cet âne!

Noëlle avec son franc-parler, sa curiosité, sa mémoire extraordinaire et sa langue bien effilée, elle me rentrait droit dans le cœur.

Apprenez-moi à faire le pain René ! Hé Hé alors viens il me disait.

Avec le COVID mes cours avaient été suspendus. On attendait les nouvelles recommandations du gouvernement alors c’était le moment. Je me suis déclarée son apprenti, je l’écoutais, et petit morceau par petit morceau, avec beaucoup de pudeur, il dévoilait ce qu’était son quotidien et ses souvenirs.

Noëlle était fatiguée à l’époque, soucieuse de ces choses de la vie qui nous échappent, les enfants maintenant adultes depuis bien longtemps qu’on ne comprend plus, la vieillesse qui nous balance des douleurs et des limites inconnues jusqu’alors. Elle était soucieuse pour René avec cette vilaine plaie noire sur la poitrine qui suppurait. Le docteur disait de ne pas la recouvrir, mais sous sa chemise elle parlait fort cette chose-là qui le rongeait.  Alors des fois Noëlle s’asseyait et elle pleurait un peu.

Moi je raclais le pétrin vide et remettais le couvercle, j’apportais le petit tonneau que René remplissait des cendres brulantes et je le tirais dehors avec un crochet, enfumant la pièce au passage. On toussait un peu. De temps en temps c’est à moi qu’il passait le pain brûlant pour le déposer derrière.

Pendant que le pain cuisait dans la bête, on s’asseyait tous les trois et on bavardait. René croquait une pomme et Noëlle racontait son voyage à St Pétersbourg en 2002. Un voyage extraordinaire. Toulouse- Prague : 3 heures de vol et 3 jours à trotter partout pour se remplir les yeux, éreintée le soir. Trop fatiguée pour aller aux spectacles avec le reste du groupe. Et cette tombe du petit soldat russe. Toujours toujours fleurie. Noëlle insiste sur le toujours.  Il avait été soigné à l’infirmerie du château le pauvre et avait voulu être enterré là, à Prague à la porte du château. Ils avaient exhaussé son vœu. Et puis Prague-St Pétersbourg, de nouveau 3 heures de vol. La grandeur de cette ville, sa magnificence. La Noëlle se redresse soudain. Elle se voit là-bas et pendant quelques instants elle nous enchante avec les descriptions de ses visions. Généreuse de tous les détails elle monopolise l’attention et impose le silence. Elle aime raconter son voyage.

De l’avion elle aurait tant aimé pouvoir voir la Poméranie, au nord de la Pologne face à la mer Baltique, où son père prisonnier de guerre avait passé 6 ans. Menuisier il descendait à l’atelier en luge. La neige recouvrait tout pendant une bonne moitié de l’année. Pas de problème pour se chauffer mais mal nourri. Même les deux colis par mois qu’il recevait, de sa femme et de la croix rouge, ne suffisaient pas à combler ce ventre d’homme. A la libération en 45 il est aidé par deux femmes russes et il marchera 11 jours pour rejoindre les américains à Berlin. En route il mangera de l’herbe et tuera un veau pour survivre. A Berlin on lui fait la fête et puis c’est le retour chez lui. Il arrive à 2h du matin et mémé réveille la petite Noëlle pour la mettre sur les genoux de son père. Elle a 8 ans et elle ne connait pas cet homme barbu et maigre comme un coucou. Elle en a peur. Il l’impressionne tant et toute sa vie Noëlle gardera une appréhension en présence de son père. Lui il souffrira toute sa vie de 3 hernies qui ne cicatriseront jamais. Le tissu du ventre était trop fragile pour guérir après 6 années de misère. Il portera une ceinture faite sur mesure avec des bouchons qui poussent sur les boyaux. Et il travaillera tout le temps avec ça. Jamais il ne s’arrêtera. Le docteur Touvé avait dit à Noëlle : il a 130 ans de travail dans le corps votre père.

Quand il meurt à 84 ans c’est d’un cancer du poumon qui avait envahi l’omoplate…. Noëlle toute courbée sur sa chaise ne se lasse jamais de raconter. Elle a le corps qui fout le camp mais la tête marche bien et les yeux brillent d’intelligence. Elle est fine comme une mouche et elle sait compter. Elle n’a pas les yeux dans la poche quand il faut prendre l’argent du pain. Si elle avait eu la chance de faire des études, sure qu’elle serait devenue un grand professeur !

Une fois tout le monde servi à la porte du fournil, le reste du pain est transporté dans l’estafette et sera distribué un peu partout pour finir par le village.

En janvier je rejoins la Chambre Des Métiers. Les cours reprennent. Mes samedi matin sont maintenant occupés à préparer mes cours.

René et Noëlle continuent à faire leur pain jusqu’en juillet 2020. Il est maintenant malade et les rayons le fatiguent. René décède le 3 Novembre de la même année.

Le fournil est fermé et ne chante plus.  

Une réflexion sur “René et Noëlle -1-

  1. Catherine Bertrou

    Martine,que c’est joli!
    Aussi bien dans le style,(j’ignorais que tu écrivais si bien) que dans le contenu:
    Cela,je savais depuis…longtemps !
    Je savais tes valeurs justes et vraies,tes éclats de rire spontanés,ta simplicité,ton humanité…Bien sûr,René et Noëlle ne pouvaient qu’être tes amis,des vraies amis.Je vous aime tous les trois,
    Catherine.

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