Claude

Je te dédie ces premières colchiques ouvertes ce matin devant la maison. C’est la fin de l’été, et toi tu as choisi de t’en aller, vite, vite.

Ils sont tous là, les grosses carpes et les poissons rouges, les dizaines d’alevins multicolores…ils tournent en attendant la pluie de flocons qui va tomber dans le bassin.

 On ne se connaissait pas tous les deux. Tu vivais à Toulouse, moi à Londres. Toi tu étais plutôt fêtard, et moi pas du tout.  Toi tu étais bien avec un verre, un micro et les copains, moi plutôt silence.

Dès qu’ils ont fini ils redescendent dans les profondeurs du bassin, on ne les voit plus mais on les devine.

Mais je te savais responsable et généreux avec ton entourage, attentif à tes amis, soucieux du bien-être de tes enfants et petits-enfants. Je savais que les petites de Maud te faisaient craquer, tu les voyais souvent. On le serait à moins c’est vrai.

Je descends nourrir les brebis. Elles adorent les croutes de pain dur. Même les plus timides se bousculent pour en quémander encore une autre.

Qui étais tu vraiment ? maman t’aimait beaucoup. Tu ne la bousculais jamais. Elle aimait ton père et ta mère. Cette génération ne parlait pas des choses qui dérangent alors ils étaient bien ensemble.

Je suis inquiète pour Paulette. Elle est toute seule depuis la mort de Pauline la semaine dernière et elle ne semble pas vouloir sortir du tout de son perchoir. En fin de semaine en allant à Monclar déjeuner chez Chantal, je vais la ramener là où je l’avais achetée en espérant qu’elle sera toujours vivante et bien accueillie pas ses anciennes copines.

Qui étais tu mon beau-frère ?  A l’ombre de ma petite sœur, toujours serviable, agréable, sympa, mais pour moi inaccessible parce-que pudique tu l’étais aussi.

Chacun de nous qui t’avons côtoyé garde une partie de toi, inconnue souvent des autres. On est tellement plus que ce que l’on est.

La volière derrière la bergerie est maintenant vide et les herbes y repoussent vite. Les petites corneilles se sont envolées quand on a ouvert leur porte ce matin-là. On sentait bien que c’était le moment. Survivront-elles, était la question qu’on se posait avec un peu d’anxiété au creux du ventre. Ne restent-elles pas avec leur mère pendant 18 mois ?

J’ai été heureuse de venir à Toulouse dans cette église de quartier, pour te dire Au Revoir, ce jeudi matin. Tu vois moi qui ai rejeté mes racines judéo-chrétiennes pendant tant d’années, et bien j’y reviens. Et j’y reviens avec une vraie joie. Cette église avec ta famille, avec ce jeune prêtre à la parole juste, c’était très bien. Ton corps n’était pas là et pourtant ta présence remplissait cette église où vous aviez fait vos vœux de mariage il y a plus de quarante ans.

Je les entends depuis presque tous les jours. Je reconnais leur cri et je sais que ce sont elles parce-que jamais nous avons eu des corneilles si près de la maison. Elles sont restées dans le quartier et viennent crier dans les grands frênes.

Je ne sais pas qui tu étais vraiment, mais je m’en fous maintenant parce qu’il n’y a aucune ombre aux souvenirs qui me restent de toi, et c’est le plus important. Tout est bien, tu es dans un monde de lumière et d’amour infini maintenant.

A bientôt.

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