l’histoire d’un homme né au bord du désert

Je viens vous conter l’histoire d’un homme né au bord du désert sur une terre de sable blanc et de ciels brulants, qu’il pensait être son dû puisqu’elle lui avait été transmise par ses ancêtres sur plusieurs générations. Une terre ou enfant il avait couru avec les chevaux sauvages et avait ri et avait senti le vent chaud jouer avec sa peau.

Je viens vous conter l’histoire d’un petit garçon né le 3 septembre 1922, 4eme enfant d’une famille aisée en Afrique du Nord. Ce petit garçon était sensible et doux et jouait du piano et aimait tendrement sa mère.

Je viens vous conter l’histoire d’un petit garçon de 5 ans sensible et doux, qui jouait du piano et aimait tendrement sa mère, envoyé en pensionnat chez les jésuites à 30 km de là, où il apprit le Latin et le Grec et l’Orthographe et les Mathématiques et la Nostalgie et l’Absence et la Messe à 6h tous les matins. Ce garçon était envoyé dans sa famille trois fois par an jusqu’à ses 18 ans.

Je viens vous conter l’histoire d’un garçon de 7 ans qui faillit se noyer un été lorsque son père ayant décidé d’apprendre aux enfants à nager, les avait tous emmenés en mer dans une petite barque, puis avait renversé la barque pour que les enfants rentrent à la nage sans aide aucune.

Je viens  vous conter l’histoire d’un jeune homme de 21 ans trop maigre pour rejoindre le front et défendre son pays. Ce jeune homme avait supplié sa mère de le faire grossir pour qu’il puisse être inscrit et partir.

Je viens vous  conter l’histoire d’un brave soldat de la 2e division blindée du Général Leclerc qui avait plus d’une fois rampé la nuit sur le champ de bataille pour ramener un copain blessé.

Je viens  vous conter l’histoire d’un jeune soldat dont la famille reçut une lettre leur annonçant sa mort. Il ne l’était pas: Etant stationnés près de Paris, il avait découché une nuit dans une jeep avec ses potes, pour VIVRE une seule nuit à Paris tandis que son casque était utilisé sur une autre tête, sur un autre soldat…

Je viens vous conter l’histoire d’un soldat blessé à Algoslsheim le 6 février 1945 et qui n’a jamais pu rouler triomphant avec ses troupes à travers Paris libéré après avoir perdu l’usage de son bras gauche. Une balle lui avait transpercé l’épaule, et la blessure pleine de pus de sa vie n’a jamais guéri.

Je viens vous conter l’histoire d’un jeune soldat blessé rentré au pays et qui enterre son père.

Je viens vous conter l’histoire d’un jeune homme qui a hérité d’une terre au bord du désert, un bras inutile et mou, et des nuits sans sommeil pour toujours et à jamais, à se demander pourquoi il était encore en vie quand la plupart de ses compagnons ne l’étaient plus.

Je viens vous conter l’histoire d’un jeune homme courageux qui s’est mis au travail durant 10 ans pour créer une plantation d’orangers et de vignes traversée de canaux transportant cette eau fraiche et glorieuse sortant du sable sous le ciel algérien.

Je viens vous conter l’histoire de ce jeune homme courageux qui est tombé une nuit dans une cuve à vin en béton, s’est cassé la colonne vertébrale et a passé 11 mois allongé sur le dos enveloppé de plâtre, buvant du vin blanc sec d’Alsace, bon pour la réparation osseuse, lui avait-on dit.

Je viens vous conter l’histoire d’un beau jeune homme qui a épousé sa belle le 19 juin 1953. Il l’avait attendu 6 ans.

Je viens vous conter l’histoire d’un père rentrant à la maison couvert de poussière après des heures aux champs sur son tracteur et sortant une tortue de sa boîte à outils, pour l’offrir à sa petite fille.

Je viens vous conter l’histoire d’un propriétaire terrien aimé et respecté de ses ouvriers, qui l’on protégé, lui et sa famille, au risque de leurs vies pendant le couvre-feu de ces années violentes et terrifiantes de la guerre civile.

Je viens vous conter l’histoire d’un père appelé par les autorités pour aider à identifier les corps de familles entières assassinées et sanglantes, ses amis.

Je viens vous conter l’histoire d’un père de famille triste qui a été chassé en 1964  de la maison qu’il avait conçue et construite, de la terre au bord du désert, de  ses orangers, de ses vignobles, de ses ciels chauds et de ses rêves. Il est monté sur un bateau à Alger direction Marseille avec sa femme et leurs 5 enfants, pour tenter de recommencer une vie sur une autre terre, ailleurs, et ne jamais retourner au pays.

Je viens vous conter l’histoire d’un homme brisé qui pleurait quand il recevait des lettres venant de l’autre côté de la mer, de ces hommes toujours là-bas, l’implorant de les laisser venir travailler pour lui, alors qu’il n’avait rien à leur offrir que des pierres et des larmes.

Je viens vous conter l’histoire d’un homme silencieux et brisé, qui travaillait une terre aride et difficile pendant plusieurs décennies et puis qui meurt dans le chagrin et la douleur, encore jeune mais si vieux le 23 mars 1992.

Je viens vous conter l’histoire d’un homme né au bord du désert sur une terre de sable blanc et de ciels brulants, qu’il pensait être son dû puisqu’elle lui avait été transmise par ses ancêtres depuis plusieurs générations. Une terre ou enfant il avait couru avec les chevaux sauvages et avait ri et avait senti le vent chaud jouer avec sa peau.

Cet homme était mon père.

3 réflexions sur “l’histoire d’un homme né au bord du désert

  1. Mon Dieu ! comment peut-on imposer autant d’épreuves à un homme ? Cet hommage est bouleversant. Ce récit est haletant. J’ai cru jusqu’au bout que cet homme trouverait la plénitude et l’oubli, mais non. J’espère qu’il a tout de même vécu des moments de joie de ce côté de la Méditerranée.

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