Alger l’amour- Alain Vircondelet

 « Juin 1962. La chaleur si particulière d’Alger s’est installée depuis deux mois déjà. Mêlée à la ville dévastée, ruinée, encerclée de barbelés, aux murs perclus de balles,  aux boutiques éventrées, aux façades recouvertes de tracts et de slogans, elle semble encore plus lourde, plus pesante et la brise marine qui souffle pas saccades irrégulières, ne parvient plus à modérer la touffeur qui s’en dégage »

Ainsi commencent les mémoires de l’écrivain Alain Vircondelet dans «  Alger l’amour » (presses de la renaissance-1982) que je viens de finir. Je suis émue. Pendant quelques heures j’ai retrouvé les odeurs, le soleil, la chaleur et la magie de tous ces noms de lieux évoqués,  lieux si familiers et comme tatoués sur les lèvres et le coeur de mes parents : Maison-Carrée, Tipasa, Blida, Sidi-Ferruch,  Fort-de-l’eau,  Bab-el-Oued, Boufarik, Tizi-Ouzou…. Là-bas, c’était chez nous.

Alain Vircondelet est parti d’Algérie avec sa mère en 1962, alors qu’il était adolescent. La guerre d’Algérie il l’a vécu en plein ventre puisqu’ils vivaient à Alger même. 20 ans après il est devenu écrivain et le voilà qui retourne à Alger et qu’il raconte. Même si ce livre a 40  ans, ce qu’il décrit et les émotions  qu’il partage n’ont pas vieilli d’un poil. A travers son analyse de ce qu’on appelle encore « les évènements », j’ai trouvé des réponses à des questions vieilles de 50 ans.

Il a su mettre des mots vrais sur des choses terribles : 80% de la population arabe était analphabète.

Page 116 : « Bon gré, mal gré, nous avions été formés à l’école d’une idéologie coloniale qui véhiculait, qu’on le veuille ou non, des principes racistes. » Et plus loin sur la même page : «la naïveté de ce peuple pied-noir qui débitait chaque dimanche avec piété le Notre Père ! S’est-il un jour interrogé sur les exactes paroles qu’il prononçait ? ».

Page 139 : L’amour que j’ai pour mon peuple, si beau, si vivant, si gai est aussi exigeant. Je l’aime sans circonstances atténuantes, mais dans sa vérité toute nue. Peuple généreux, ses pères ont construit et fondé leur présence sur le meurtre et la répression. Les archives sont là. Les témoignages historiques aussi. L’histoire ne peut que témoigner froidement. L’armée française installa sa domination en rasant les douars, en massacrant des tribus entières, en enfumant des villages, technique sûre pour tuer hommes et animaux, en profanant les cimetières et en affamant. »

Page 17, l’auteur parle du jour du départ : « Et cependant il se trouvait encore quelques Arabes pour nous réconforter, pour nous parler doucement, pour nous offrir des gâteaux au miel, des bijoux berbères, de petites jattes de couscous au lait de chèvre. »

Quand je suis rentrée en France en Octobre 1963 avec ma famille j’avais 6 ans. Mes souvenirs sont  des images, des flash de couleurs et d’odeurs, selfies de sensations, pourtant je me souviens du sourire de Boualem, le premier ouvrier de papa et la gentillesse de Zaber, notre cuisinier.

Le jour de notre départ Boualem aurait dit a papa qu’il aurait aimé nous suivre en France mais qu’ il lui était impossible de laisser les siens derrière. De toute façon, il aurait été impossible à papa de l’employer en France quand il avait  maintenant à peine de quoi nourrir sa famille lui-même? Quand il n’avait que des cailloux sur lesquels il fallait planter le blé. En Algérie papa était le seul de la région à payer ses ouvriers sans porter d’arme disait mon parrain. Papa était un homme  bon et ne faisait pas de politique et de ce fait avait été protégé par ses ouvriers quand des familles entières se faisait égorger autour de nous. Nous, maman et les enfants, dans notre ferme à Bourourou, près de l’Arba à 30 kms au sud d’Alger, on ne savait rien ou presque, papa nous protégeait de tout. On a su très longtemps après.

Que De Gaulle nous avait trahi, était une vérité qu’on véhiculait dans notre famille avec une amertume profonde.

Page 136 : « Je pense surtout au rassemblement du 4 juin 1958 ou, pour la première fois, je vis De Gaulle du haut du balcon fatal et l’entendis prononcer son fameux : « Je vous ai compris »….

Page 138 :  « S’il y eut ambiguïté des pieds-noirs dans leur compréhension de l’évènement, n’y eut-il pas aussi ambiguïté de De Gaulle ce jour-là, car qu’avait-il compris ? L’histoire ne le dit pas. C’est la une des plus grandes astuces oratoires que l’art du discours politique ait produite. »

Page 172 : « Le 4 novembre 1960, le Général nous avait donné le coup de grâce : le sentiment d’une lâche trahison nous avait pénétrés : oui, on ne délirait pas, nous entendions bien : « le chemin nouveau ne conduit plus à l’Algérie gouvernée par la métropole française, mais à l’Algérie algérienne qui (…) aura son gouvernement, ses institutions et ses lois. » Qu’adviendra-t-il de nous ? Que ferions-nous ? De Gaule déjà tendait les ponts, prenant ses rêves pour des réalités : « Une Algérie ou les deux communautés, musulmane et française de souche, coopèreraient avec les garanties voulues d’une Algérie qui choisirait d’être unie à la France pour l’économie, la technique, les écoles, la défense : comme cela est de bon sens, alors nous fournirons à son développement matériel et humain l’aide puissante et fraternelle que nous seuls pouvons lui donner » Ainsi dessinait il déjà, sans nous consulter, « retournant sa veste » comme on disait, un vaste projet ou nous serions présents en Algérie.  Projet qui, d’ailleurs, le tenaillait vraiment, puisqu’en octobre 1957 avant même son investiture, il confiait à M. Christian Pineau, ministre des affaires étrangères dans le cabinet de Guy Mollet : « Il n’y a qu’une seule solution, c’est l’Indépendance. Mais il est trop tôt pour le dire à l’opinion publique. » la duplicité de telles déclarations nous avait stupéfiés, d’autant qu’on connaissait le mépris que le Général pouvait avoir pour les pieds-noirs : « Vous écoutez ces gens d’Algérie, vous ? » Disait-il au Colonel Dufour, patron du 1er REP. « Des braillards ! Crier c’est tout ce qu’ils savent faire. Des marseillais à la puissance 10… »

Page 131 : « Dans cette histoire, la communauté française n’avait rien à gagner. Et si les photographies qu’on connait de ces femmes heureuses et jubilantes, embrassant les mains de celui qu’elles croyaient être leur sauveur, le Général Massu, paraissent maintenant l’objet même de la duperie. Femmes dupées, elles le furent. Nous le fûmes tous. Tout ne s’est joué qu’aux états-majors. Nous avions tort d’être en fait à la jointure d’un moment terrible dont l’Histoire s’était bien juré de passer le cap. Il fallut des victimes. Des hommes qu’on devait sacrifier. Des intérêts qu’il fallait conserver, des économies qu’il fallait bien continuer de contrôler, du pétrole qu’il fallait bien garder. Les français d’Algérie étaient en fait ceux qu’on tenait le moins à sauvegarder. Quantité négligeable, ils servaient la France dans ses intérêts suprêmes et elle se servit d’eux » .

La France a fait de même avec les Harkis, ces dizaine de milliers de soldats musulmans qui ont fait la guerre au côtés des français et qui ont été honteusement abandonnés à leur sort après l’indépendance.

Dans son livre : la guerre d’Algérie expliquée à tous » (seuil 2012) l’historien Benjamin Stora écrit page 117: « Ce conflit a duré plus de 7 ans. Il a été d’une cruauté terrible. Il a divisé non seulement les Algériens et les Français, mais aussi les Algériens entre eux et les Français entre eux. C’est ce qui explique pourquoi sa mémoire a longtemps été (et parfois encore aujourd’hui) refoulée et douloureuse. »

Et page 124 : « Cela signifie qu’aujourd’hui encore, pour beaucoup de personnes, la guerre d’Algérie est une blessure. En fait on peut dire qu’il existe plusieurs mémoires blessées, qui entrent en conflit les unes avec les autres. Chaque groupe défend sa propre version des évènements, se souvient de ses victimes, qu’il juge plus importantes que celles des autres groupes. Les descendants des Harkis, les « pieds-noirs », l’armée, la gauche, les gouvernements algérien et français, sont tous les acteurs de ces conflits de mémoire. »

Merci à Alain Vircondelet et Benjamin Stora pour ces témoignages sur une page douloureuse de notre histoire. Les blessures ne sont pas fermées et ne le seront jamais mais la vie continue…..

 

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