René et Noëlle -2-

Le fournil ne chante plus et ne chantera plus. René s’éteint chez lui le 3 novembre 2020. Il avait 87 ans. Il ne savait pas que c’était son heure. La veille il disait à Noëlle, sort le levain du congélateur Noëlle, je pars faire le pain demain.

Peu après le décès de René, Jean-Pierre a pris Noëlle chez lui à Pech Jouan. A vol d’oiseau c’est tout juste 500 mètres, mais loin de sa maison elle se languissait. Il ne lui restait plus que quatre poules, elle ne voyait plus personne et elle étouffait dans cette maison moderne avec ses doubles vitrages. Et puis Jean-Pierre n’avait plus de baisers pour sa mère. Il ne les réservait plus que pour sa nouvelle compagne. Alors à quoi bon ? Elle tombait souvent.

La cohabitation n’étant pas une réussite elle est rentrée chez elle un an plus tard pour le bonheur de ses voisins et amis. Dominique lui a dit, alors ? t’es sortie de prison ? rire. Elle lui a donné un coq et Noëlle a racheté quelques poules. Elle projetait de nettoyer sa serre et préparer des semences. Il lui avait hâte de reprendre sa vie d’avant Jean-Pierre.

Je l’ai retrouvée alors une soirée par semaine, elle me faisait une chicorée. Je ne bois plus de café depuis que René est parti, sinon je ne dors pas. Avec sa mémoire extraordinaire elle me racontait la vie, celle de René, la sienne, la vie de ses parents à elle et des grands-parents. Tous se passe ici. J’écoutais Noëlle et j’écrivais. Elle aimait tant cette idée que j’écrive sur sa famille.  Curieuse elle me disait souvent, alors il avance ton livre ? ou alors : on parle de quoi aujourd’hui ? Et puis quant est-ce que tu l’auras fini ce livre ?

Les grands-parents maternels : Anne Brugidou (1883-1968) et Noël Bes (1876- 1929)

Anne, la grand-mère de Noëlle est née à Rhodes en dessous de chez Valette dans une famille de 10 enfants dont elle est l’ainée. A chaque naissance sa mère se faisait payer pour allaiter un autre bébé et c’était Anne qui lavait tous ces langes.

Noël, le grand-père, est né au Boutiq, dans une famille de paysans de 3 enfants.

Noël et Anne, se marient en 1903. Marinette nait en 1904, Thérèse en 1905 et Joseph en 1909.

Noël est charretier. Ils habitent à Puylaroque et deux fois par semaine il va vendre son bois à 40km de là, à Montauban avec ses 2 charrettes et ses 2 chevaux. Au niveau de Caussade il y a deux côtes et il a besoin de l’âne d’Emile qu’il mettait devant le premier cheval et ça passait.

Quand il arrive à l’hôtel des 3 pigeons on lui offre la nuit et on nourrit ses bêtes. Il vend son bois et rentre le lendemain les charrettes pleines de tout ce que l’on a besoin à Puylaroque qui a une poste, 4 épiceries, 2 restaurants et des tanneries pour lesquelles il ramènera du sel. C’est un homme qui aime son travail.

Sa femme, Anne, que Noëlle appelle Mémé, pelait les truffes l’hivers chez Gaillard pour les conserves, et l’été elle travaillait leur hectare de vigne et le potager.

En 1914 Noël est réquisitionné avec ses charrettes et ses chevaux pour le ravitaillement des tranchées. Quand il rentre de la guerre sans charrettes et sans chevaux il est un homme détruit.

Il n’a pas d’argent pour racheter ni charrette et ni chevaux, ils quittent alors Puylaroque et reviennent à la ferme du Boutiq chez un frère qui n’a pas d’enfant. Ils payent une rente et travaillent les 12 hectares de terre.

Mais Noël est devenu fou depuis le retour de la guerre. Toutes les nuits pendant 11 ans et jusqu’à sa mort il fait le même cauchemar : Un obus lui casse les guides de ses chevaux. Il est envoyé alors à l’hôpital de Montauban. Le cœur lâche quand on lui donne un traitement trop fort me dit Noëlle. Il avait 57 ans.

Leur fille Marinette s’est mariée en 1924 et n’a pas eu d’enfant. Leur fils Joseph décèdera à 65 ans. Il était marié à Irma et ont eu un fils Henry mort a 48 ans.

Parmi les nombreux frères et sœurs d’Anne qui arriveront à l’âge adulte, il y a la jolie Céleste, morte de la grippe espagnole à 20 ans. Quand son fiancé rentre en permission elle est déjà morte. Il a le cœur brisé et ne se mariera jamais.

Il y a Marie qui eut deux enfants, Denise et Marcel. Ce dernier fut le père de notre ancien maire Mr Pierre Birmes.

Il y eut Adrien aussi, mort au régiment d’une pneumonie.

Les parents de Noëlle : André Marconnié (23 sept 1903- 28 octobre 1987) et Thérèse Bes (15 octobre 1905- 20 sept 1990)

Le père de Noëlle, André, était compagnon charpentier. Il avait fait son apprentissage à Toulouse, à Lyon, à St Raphael et à Avignon.

Quand André rencontre Thérèse, elle est la 2eme d’une famille de 3 enfants, elle vit à Puylaroque et elle garde les brebis de son père.

Noël et Thérèse se marient en 1927 et partent à Belfort de Quercy, à 5 kms du Boutiq, où il travaille en entreprise avec trois autres charpentiers. Il y a Linon, Paul Bruguidou et Noël Bonesteve.

Thérèse trie le chasselas l’été chez des propriétaires de Belfort.

En 1932 Ils reviennent vivre chez l’oncle sur la ferme du Boutiq. Le grand-père est mort et Mémé est maintenant seule. Et puis le frère se marie à Somplessac. André travaille la nuit sur leurs 12 hectares de céréales et continue la charpente à Belfort pendant la journée il s’y déplace en vélo.

Le 4 septembre 1937 c’est la naissance de Noëlle au Boutiq avec le Docteur Olive. Cet homme partira bientôt à la guerre, sera fait prisonnier, sera déporté et en mourra.

La petite Noëlle a des croutes de lait sur le visage, de l’exéma et de l’asthme. En 1939 elle a deux ans quand son père est appelé pour rejoindre le front.

A 5 ans elle part à l’école de Mazerac à pied, où elle ira jusqu’à son certificat.

Pendant l’absence de son mari au front, Thérèse travaille dur. Elle travaille leur terre avec deux paires de bœufs et elle sortira 10 tonnes de chasselas sur leur hectare de vigne chaque année ainsi que du vin.

Quand le mais est mur on le dépouille à la main aux veillées.

Pour les moissons les femmes faisaient des immenses gerbiers dans la cour de la ferme et une trentaine d’homme du voisinage, venaient dépiquer le blé. Thérèse payait un homme pour la remplacer pour le dépiquage chez les voisins.

L’hivers Thérèse coud. Elle s’habille et elle habille aussi sa sœur Marinette et leur mère ainsi que deux tantes. Elle habille aussi Noëlle bien sûr.

Quand Noëlle a 7 ans, l’abbé Lang arrive de Loraine et devient le curé de Mazerac . Il s’installe au presbytère avec ses 2 sœurs et va y rester 3 ou 4 ans le temps que la guerre se finisse dans son pays. Ce bon curé va faire faire « la croix des lépreux » à l’entrée du chemin de Villoc. Le jour de l’inauguration de la croix, la petite Noëlle est impressionnée par le cortège qui part de l’église jusqu’à la croix, au moins un kilomètre de procession.

Noëlle a 8 ans quand son père rentre de Poméranie ( voir René et Noëlle -1-)

Après son certificat Noëlle part déchausser la vigne à Mazuc avec un cheval. Elle a 13 ans.

Noëlle travaille avec ses parents jusqu’à son mariage. Au Boutiq, son père bâtit la grange ainsi que les étables dont celle des cochons, la cave, la scierie et les hangars. Il construit aussi la maison neuve dans laquelle Noëlle et René emménageront après leur mariage.

Au moment de leur mariage Noëlle et René ont une 2CV qui est toujours au Boutiq me dit-elle.

Noëlle est courbée en deux, mais avec ses deux canes ou son déambulateur elle va partout. Elle ouvre à ses poules le matin et les referme le soir. Elle a quelques œufs qu’elle donne ou qu’elle vend. Le nid de pie dans le frêne qui surplombe le poulailler doit être détruit, les pies mangent les œufs de poules.

Elle va chercher son bois sous la grange avec sa brouette, un bois tout noir après l’incendie de sa haie de pinède. Le poêle à bois dans la cuisine ronronne toute la journée et il y fait si bon.

Noëlle parle de la serre, elle y plantera de la rouquette, de la salade et des tomates. Le chauffe-eau nouvellement installé est tombé en panne, il faudra téléphoner.

Alors tu as tout maintenant ? elle me demande. Tu veux parler de quoi ? Non, je pense que j’ai tout. Je vais mettre tout ça en ordre.

J’avais rencontré Noëlle pour la première fois lors d’un marché de Noël dans notre grande salle des fêtes il y a maintenant quelques années de cela. Elle y vendait leurs lentilles bio, quelques potimarrons et butternuts, des pommes de terre, des œufs et du miel.

Le 10 mai cette année Noëlle est rentrée en maison de retraite dans un village plus au nord et à quelques kilomètres seulement de chez elle. Une petite structure sympa qui accueille une vingtaine de personnes âgées. Elle qui appréhendait tellement de partir de chez elle, s’y trouve bien même si la plupart des résidents sont séniles me dit-elle. Ils sont presque tous gaga tu sais, mais tant pis elle ne se plaint pas. Elle épluche les légumes tous les jours pour la soupe et participe à quelque-autres tâches avec les autres résidents. Elle a trouvé ici une communauté, cette chose qu’elle n’avait plus et qui lui manquait tant. Je suis bien ici elle me dit, tu sais je suis vraiment bien. Elle sourit. Elle a chaud au cœur notre Noëlle. Et son chat qui s’est fourré sous l’édredon est bien là lui aussi. Ça ronronne dur dans la petite chambre.

Un autre jour je vous raconterais sa vie avec René.

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